Nul ne savait qui était véritablement le Moïse noir. Certains disaient que c’était un esclave marron, d’autres que c’était un métis libre, d’autres enfin que c’était une femme. Sa tête était mise à prix. Les chasseurs d’esclaves rivalisaient d’astuce pour sa capture, jusque-là demeurée vaine. Les évasions avaient lieu dans la nuit du samedi au dimanche, ainsi la nouvelle ne paraissait pas dans les journaux avant le lundi matin. Le passage du Moïse était annoncé sous forme d’airs sifflés au cours du travail aux champs. Jamais les blancs ne soupçonnèrent quoi que ce soit. Je décidai que le moment était venu. Il ne fut pas aisé de convaincre Moussa qui craignait d’épouvantables représailles sur notre fils et sur moi. Je lui opposai que je ne voulais pas de cette vie d’enfer pour mon enfant et qu’en cas d’échec, je l’étranglerais de mes propres mains avant que ces bouchers ne s’emparent de lui. Il finit par accepter.
Le jour venu, je passai l’après-midi à Cap-Français où j’accompagnai ma maîtresse qui faisait la tournée des boutiques de mode. Moussa nous conduisit dans le phaéton. Absorbée par le plan de la fuite, je dus m’astreindre à paraître enjouée et insouciante en dépit de l’anxiété qui me nouait l’estomac. Une ou deux fois, ma maîtresse remarqua que j’étais bien songeuse. Je prétextai être inquiète au sujet du bébé qui souffrait de coliques. À notre retour, la jeune esclave chargée de surveiller le nourrisson m’accueillit en pleurs : le commandeur lui avait enlevé l’enfant qu’il avait décidé de faire dormir dans sa propre chambre, cette nuit-là. Une femme, nouvellement accouchée, l’allaiterait. Ma maîtresse eut beau protester avec véhémence, rien n’y fit. Il répondit que nous préparions une évasion et qu’elle n’était qu’une dupe. Accablée, je démentis ces accusations énergiquement et me résignai à accepter mon sort.
Le soir venu, à l’heure dite, je me présentai au lieu du rendez-vous. J’y trouvai un petit groupe d’esclaves anxieux à qui j’expliquai la situation.
– Je ne peux pas abandonner mon bébé, dis-je. Partez sans moi et que Dieu vous aide !
– Où se trouve le logis du commandeur ? questionna une voix dans l’ombre.
Je distinguai une silhouette sous les arbres. J’indiquai la location. La voix invisible demanda quelques précisions. Il y eut un silence, puis elle parla à nouveau.
– Retourne chercher ton compagnon et reviens m’attendre ici même.
La silhouette quitta l’ombre des frondaisons et se fondit dans la nuit, silencieuse comme un chat. Nul ne dit mot. Une terreur palpable étreignait les fugitifs. Je regagnai notre case à la hâte et enjoignis Moussa de me suivre. Il ne posa aucune question, il saisit sa machette et m’emboîta le pas. Nous trouvâmes le lieu déserté, mon cœur battit à tout rompre. L’attente se poursuivit dans un silence supplicié. Soudain, un murmure appela mon nom sous les arbres, on me déposa un petit corps mou dans les bras.
Nous prîmes la direction de la forêt. Nous cheminions à l’aveuglette, les pas dans celui de devant, trébuchant sur les racines, butant sur les pierres en saillie, écartant la branche qui nous cinglait le visage. Dans l’obscurité, l’ouïe devenait notre seul repère. Je serrais mon bébé étroitement contre moi. Moussa fermait la marche. Quand notre souffle se fit court, nous sûmes que la sente attaquait le versant. Nous nous élevions au-dessus de la plaine où s’étendaient les champs de cannes à sucre et les cultures de tabac où nous avions trimé. Cette vue nous fit redoubler d’efforts. Marcher, marcher plus vite, s’éloigner, mettre la plus grande distance possible entre ce lieu infernal et nous. Soudain, l’un de nous émit un cri. En bas naissait une agitation fébrile, un fourmillement de torches animait les ténèbres. De terrifiantes visions assaillirent nos esprits : visions d’ordres lancés, de chiens rassemblés, excités, visions d’esclaves tirés de leur sommeil sous des claquements de lanières. Notre fuite était découverte. Déjà une colonne se dirigeait vers la forêt, meute en tête, flairant nos traces. Ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’ils nous rattrapent.
– Suivez la sente ! ordonna la voix qui, rebroussant chemin, redescendit la file et disparut en aval.
– Je vous accompagne ! lança Moussa.
– Moi aussi ! firent écho d’autres hommes.
Je compris, le cœur brisé, que mon compagnon avait résolu de se sacrifier pour ralentir nos chasseurs et nous laisser une chance de gagner la liberté.
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