Les Guerriers d'Ayiti
La Région des Aigles - Tome I
Après avoir libéré l’île de la présence britannique, Toussaint L’Ouverture dote Saint-Domingue de sa propre Constitution, en juillet 1801, et se proclame gouverneur de la colonie.
Cette Constitution risque fort d’être interprétée, par Bonaparte, comme une déclaration d’indépendance. D’autre part, son texte, qui stipule l’abolition définitive de l’esclavage et interdit toute forme de discrimination raciale, contrarie les intérêts du Premier Consul qui s’apprête à rétablir l’esclavage aux Antilles.
Bonaparte y répond par l’envoi d’une armada de 56 navires de guerre avec à son bord une force de 31 000 hommes ayant pour mission de reprendre le contrôle de Saint Domingue et de remettre les Noirs dans les chaînes. Toussaint L’Ouverture et ses maigres troupes doivent se préparer à résister jusqu’à la mort. C’est toutefois sans compter sur le secours de Mère nature et sa redoutable fièvre jaune.
De Roquefeuille, qui s’est toujours battu pour sa patrie, doit choisir entre servir les intérêts d’un gouvernement qui trahit les principes de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen et son attachement aux valeurs de la République. Autrement dit : combattre pour le retour de l’esclavage ou combattre pour la défense de la liberté.
Les hommes repartent à la guerre, les femmes reprennent les rênes de l’économie de plantations. Pour elles, commence une longue attente, faite d’angoisse et d’incertitude.
En vente sur le site des Éditions du bord du Lot:
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Prix: 20€
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Extrait 1: Face à l'ennemi
Ils arrivèrent à cheval à la tombée du jour. Un peloton d’une quinzaine d’hommes qui comptait quelques officiers. Ils firent halte devant la maison, jetèrent des regards alentour et étudièrent la façade à la recherche de visages épieurs derrière les vitres. Aurore s’approcha de la fenêtre. Elle le reconnut sur le champ. Il correspondait exactement à l’image qu’elle s’était faite de lui. Elle s’était préparée à cette rencontre. Elle l’attendait.
La porte s’ouvrit sur la mine décomposée de Coumba.
– Madame…
– Je sais, Coumba ! Écoutez-moi bien : faites préparer la chambre de Charles-Emmanuel et faites chauffer de l’eau pour un bain. Le reste, je m’en charge. Allez ! Faites comme je vous dis ! réitéra-t-elle devant la mine perplexe de l’intendante.
Aurore sortit dans le vestibule et se dirigea vers la porte d’entrée. Un craquement dans l’escalier l’arrêta. Liya se tenait sur la plus haute marche, fusil en main, l’air résolu.
– Que comptez-vous faire avec cette arme ?
– Me défendre.
– Ils ne feront de vous qu’une bouchée ! Enfermez-vous dans votre chambre ; vous vous y cantonnerez jusqu’à ce que je vous dise d’en sortir. Je vous ferai porter vos repas.
– Vous ne savez pas à qui vous avez affaire ! rétorqua l’autre, frappée par la brusquerie d’un ton qui ne ressemblait en rien aux manières habituellement courtoises de sa belle-mère.
– Je sais parfaitement à qui j’ai affaire, Élisabeth. C’est pourquoi je vous demande de regagner votre chambre immédiatement.
La jeune femme ne bougea pas, la surprise faisait maintenant place au défi. Aurore opta pour un ton plus conciliant :
– J’ai promis à votre père de veiller sur vous et je ne faillirai pas, dit-elle d’un ton radouci.
Elle attendait, les yeux ancrés dans ceux de sa belle-fille. Des pas résonnèrent sur la galerie. Liya reporta son regard vers la porte d’entrée et rebroussa chemin lentement. Aurore prit une profonde inspiration. À nous deux, Général ! Elle ouvrit le battant et s’avança sur le porche.
– Général Rochambeau ! s’exclama-t-elle. Que me vaut cet honneur ?
Surpris à scruter l’intérieur de la fenêtre du salon, l’officier se redressa comme piqué par un taon. Il demeura interdit devant l’apparition de cette séduisante femme blonde au regard azur et au port altier. Son élégance et la netteté de sa mise le rendirent conscient de l’état douteux de son uniforme. Il en brossa machinalement le buste et les manches. Elle s’approcha de lui, main tendue et le regard vissé dans le sien. Il saisit la main qu’on lui tendait et la baisa. Le parfum qui émanait de la peau douce et fine accrut son malaise. Voilà bien longtemps qu’il n’avait usé du savon et il ne devait pas sentir très bon.
– Vous savez qui je suis ? se reprit-il.
– Votre réputation vous a précédé, Général.
L’assurance qu’il lisait dans le maintien de l’inconnue et le sourire énigmatique qui flottait sur ses lèvres achevèrent de le déconcerter, lui qui, ces temps-ci, ne lisait que méfiance, peur, voire horreur et dégoût dans les yeux des femmes qu’il croisait.
– Aurore de la Morlaye, annonça-t-elle.
– Apparentée au colonel Gaspard de la Morlaye ? sursauta-t-il.
– Mon époux, mais ne restons pas sur ce porche, Général ! Donnez-vous la peine d’entrer !
Il se tourna, indécis, vers la patrouille qui suivait la scène, intriguée.
– Vos officiers sont également les bienvenus, lui assura-t-elle.
Il hésitait. Son regard effleura la taille cintrée, caressa le vallonnement du bustier et s’attarda sans pudeur sur la croupe de son hôtesse. Cette dernière soutint avec équanimité l’impertinence soldatesque sans se départir de son sourire.
– Ne vous préoccupez pas d’eux, conclut-il. Ils seront très bien à l’ombre des arbres.
Il congédia sa suite d’un geste désinvolte avant de passer la porte.
– Je vais leur faire porter des rafraîchissements, dit Aurore à qui les sourires entendus des officiers n’avaient pas échappé.
Elle mena son invité au salon où elle le pria de prendre place le temps de passer des consignes.
– La chambre est prête, l’informa Coumba à mi-voix. Nous préparons la baignoire.
– Bien ! Faites servir le punch au salon et demander à la cuisinière de préparer un repas substantiel. Qu’elle se surpasse. Il faudra également une bonne soupe épaisse pour vingt personnes. N’oubliez pas le vin. Ordinaire pour la troupe, du meilleur cru pour notre hôte. En attendant, faites servir de l’eau fraîche et de la limonade aux hommes à l’extérieur. Vous ferez porter un repas dans sa chambre à Élisabeth-Anne.
– Bien, Madame ! acquiesça la gouvernante d’un air grave.
Quand elle revint au salon, il attendait, planté devant la fenêtre, mains croisées derrière le dos. Elle réprima une moue à la vue des bottes crottées et poussiéreuses sur le tapis soyeux. Elle l’invita à prendre place et soutint imperturbablement le regard impudent qui la dévorait sans retenue.
Tandis qu’il parlait, elle détaillait l’embonpoint naissant de l’homme aimant la bonne chère et les bons vins, les lèvres charnues quêteuses de plaisirs sensuels, les mains aux doigts courts et aux ongles carrés, posées à plat sur ses genoux. Elle n’aimait pas les hommes aux doigts courts. Lorsqu’elle avait rencontré Bertrand de Roquefeuille, elle avait constaté avec satisfaction qu’il avait de longs doigts de pianiste. De plus, les phalanges supérieures des mains du général portaient des touffes de poils bruns, ce qui laissait présager un torse velu, ce dont elle avait horreur chez un amant.
Extrait 2: Trahison
L’habitation « champêtre » du général Brunet ne manquait pas d’agréments contrairement à ce que laissait entendre la lettre envoyée à Toussaint. Le domaine avait été réquisitionné par l’armée coloniale après le départ de son ancien propriétaire qui ne s’y sentait plus en sécurité. De nombreux colons blancs avaient quitté leur résidence à la campagne pour se réfugier dans une grande ville où la présence d’un régiment les sécurisait. Certains étaient momentanément rentrés en France dans l’attente du retour à l’ordre.
Toussaint et sa suite pénétrèrent dans un espace luxuriant et spacieux qui reflétait le goût de l’époque pour les jardins à la française. De larges allées ombragées offraient une promenade rafraîchissante lors des torrides journées d’été. De part et d’autre, une géométrie de parterres bordés de buis, minutieusement ordonnée, offrait au visiteur le spectacle visuel et odorant de massifs floraux hauts en couleur. On y avait privilégié les roses rouges et les lys importés de France. Une fontaine, au centre de laquelle présidait un Neptune entouré de naïades, apportait une note de fraîcheur à l’approche de l’élégante demeure, un bâtiment imposant à la façade dotée de colonnades et de balcons en fer forgé ouvragé. On accédait au porche par une double volée d’escaliers en pierre. Toussaint sourit à la modestie feinte du général Brunet. Sa propre propriété, bien que superbe, ne possédait pas tous ces agréments.
Le général fit halte dans la cour et considéra les hautes fenêtres derrière lesquelles se mouvaient des ombres discrètes. Le soleil était maintenant haut dans le ciel et la chaleur de juin se faisait sentir. Il descendit de sa monture, imité par sa garde, et céda les rênes aux palefreniers venus à sa rencontre. Rajustant son uniforme, il gravit les marches qui menaient au perron. La porte s’ouvrit sur un valet en livrée qui effectua une courbette respectueuse et les conduisit vers un salon où le général Brunet se leva à leur entrée. Ce dernier se livra aux salutations d’usage, remercia Toussaint d’avoir promptement répondu à son invitation, puis, les ayant conviés à prendre place, pria ses hôtes de l’excuser le temps de passer des consignes. En son absence, Toussaint observa le décor de la pièce qui, comme le jardin, témoignait du raffinement français. Les imposants lustres de cristal, les commodes en marqueterie et une tapisserie d’Aubusson tendaient à recréer un petit coin de France à mille miles de la métropole. Les murs arboraient des tableaux de maîtres. L’ancien propriétaire semblait particulièrement affectionner la peinture de Boucher dont l’une des toiles aimanta le regard du général et de son entourage. Il s’agissait d’une odalisque brune au regard ingénu et aux fesses rebondies, lascivement allongée sur le ventre sur le chatoyant velours bleu d’un sofa, agrémenté de soieries et de coussins moelleux. La douce clarté provenant d’une fenêtre invisible prêtait vie à la captivante rondeur des formes du nu et à sa carnation éblouissante de fraîcheur. La candide expression du visage de la jeune femme contrastait avec l’invitation à la rejoindre clairement signifiée par l’audace de la pose. Quand à regret il s’arracha à la contemplation du tableau, Toussaint s’approcha de la fenêtre encadrée de rideaux de mousseline, retenus par des cordons dorés terminés par des glands. De là, on avait vue sur l’étendue du parc et par-delà, sur d’immenses champs de cannes à sucre où s’activait une armée de cultivateurs.
La porte s’ouvrit brusquement. Toussaint pivota mais, contrairement à son attente, ce ne fut point Brunet qui se présenta, mais Grand-Seigne, l’aide de camp du général Leclerc, accompagné d’une nuée de grenadiers. Ceux-ci se jetèrent sur les officiers de la garde de Toussaint qui n’eurent pas le temps de tirer leurs sabres. Toussaint lui-même fut immobilisé et garrotté comme un vulgaire criminel. En vain demanda-t-il à parler à Brunet, réitérant la parole que lui avait donnée le général et les promesses qu’il lui avait faites ; il ne le revit jamais.
Le lendemain à l’aube, un détachement envoyé par Brunet se présenta au domicile de Toussaint. Les soldats enfoncèrent la porte et envahirent la maison à grand bruit. Surpris dans leur sommeil, les habitants furent tirés du lit, forcés de s’habiller devant des soldats qui les houspillaient, baïonnettes au poing, tandis qu’ils rudoyaient les domestiques terrifiés. La famille subit moult vexations avant d’être arrêtée. La maison fut mise à sac et pillée : tout ce qu’il y avait d’argent, de vêtements, de meubles et d’œuvres d’art fut volé. Grand-Seigne, sous couvert de chercher les papiers de Toussaint, se remplit les poches des bijoux qui lui tombaient sous la main. Pour finir, la propriété fut incendiée. Tout cela fut effectué sur les ordres du général Brunet.
Quelques jours plus tard, le 11 juin au matin, Leclerc parada Toussaint dans les rues du Cap, sous le regard hostile d’une foule silencieuse venue dire adieu à son Libérateur. Arrivé sur le port, il fut réuni à sa famille qu’il n’avait pas revue depuis son arrestation. Au moment de monter à bord du transbordeur, la Créole, qui devait les mener, lui et sa famille, au large pour embarquer sur le Héros, Toussaint se retourna et, s’adressant à ses concitoyens massés sur le port, s’écria : « En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la liberté des Noirs ; il repoussera parce que les racines en sont profondes et nombreuses. »
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