Les Guerriers d'Ayiti
La Région des Aigles - Tome I
Le baron Bertrand de Roquefeuille débarque à Saint-Domingue, aux Antilles, un jour de juin 1793, accompagné de deux enfants, deux ans après la révolution des esclaves. Initialement condamné à la guillotine sous la Terreur, de Roquefeuille s’est vu accorder la grâce s’il acceptait de reprendre la gestion d’une plantation désertée par son ancien propriétaire ayant fui devant les marrons insurgés. C’est un homme meurtri, à la suite du décès de sa femme, qui se jette dans la tâche de réorganiser un domaine dévasté.
Ancien officier ayant participé à la guerre d’indépendance américaine aux côtés de Lafayette, le baron se lie d’amitié avec le général noir Toussaint L’Ouverture, artisan de l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue. Lorsqu’à l’appel de colons esclavagistes dépossédés, l’île est envahie par les Anglais pour y rétablir l’ordre ancien, le baron met ses talents militaires au service de la défense de la colonie et s’engage aux côtés de Toussaint.
Le roman décrit la société dominguoise de la fin du XVIIIe siècle avec ses frictions entre blancs, noirs et métis. On y rencontre Coumba, ancienne esclave, qui nous fait partager l’enfer de la traite négrière et du travail dans les plantations, Malaïka, l’intrépide femme guerrière, métisse de noir et d’indien, qui nous initie aux mystères de la forêt tropicale et de la société des Indiens taïnos, et Aurore de Mirabeau, maîtresse femme à la tête d’une plantation caféière, sachant s’imposer dans le monde masculin des affaires.
En vente sur le site des Éditions du bord du Lot:
https://www.bordulot.fr/detail-les-guerriers-d-039-ayiti-tome-1-699.html
Prix: 20€
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Extrait 1: Le marché de Cap-Français
Le marché du Cap offrait le spectacle le plus chatoyant, le plus odorant, le plus bruyant et le plus bigarré qui soit. S’y côtoyaient petits blancs, grands blancs, métis, Africains et Indiens. La place fourmillait d’une mosaïque mouvante de jupes, corsages et madras aux couleurs vives. Les ménagères déambulaient d’une démarche digne et assurée, leurs lourds paniers calés sur la tête. À l’ombre épaisse des châtaigniers, les marchandes, assises sur des tapis tressés, attendaient le client en bavardant. Les corbeilles de fruits et de légumes offraient au regard une palette rutilante alliant le rouge des cerises du caféier, le jaune des bananes plantain, le jaune oranger des ananas, le vert des mangues et des goyaves à la chair vermillon ou le brun des racines de manioc. De petits ânes, lourdement chargés, suivaient docilement leurs maîtres, la queue chassant inlassablement les coriaces essaims de mouches attirés par leur odeur. Des mères marchandaient le prix des denrées, un bébé endormi dans leur dos. Au brouhaha de la foule se mêlaient les battements d’ailes et les caquètements de volailles amassées dans des cages.
Coumba jeta un regard apitoyé aux perroquets, ces merveilles de la nature, victimes de leur beauté. Comme les Africains, ces oiseaux de paradis avaient été arrachés à leur forêt natale, capturés et vendus. Comme pour les Africains, beauté, santé et robustesse étaient une malédiction : les marchands d’esclaves achetaient les plus beaux spécimens. Les belles négresses excitaient la convoitise de leur propriétaire et la jalousie haineuse de son épouse. Ainsi, la beauté devenait un passeport pour l’enfer.
Aux abords du marché patrouillaient les red coats ou tuniques rouges, baïonnettes à l’épaule, dans leurs uniformes écarlates. D’élégantes métisses aux larges robes flamboyantes, agrémentées de dentelles et de volants, se pavanaient au bras d’officiers anglais. Leur démarche indolente, accompagnée d’un air de langueur voluptueuse, ajoutait au charme de leur peau dorée et de leurs lèvres pulpeuses.
– Coumba se dirigea vers la marchande de crustacés et examina l’étalage de crevettes, langoustes, crabes et poulpes. Aujourd’hui, la cuisinière servirait des crevettes farcies au poulet boucané pour le déjeuner.
– Bonjour, Victorine ! l’accueillit la marchande.
– Coumba ! corrigea l’autre, absorbée par son choix.
– Par les temps qui courent, tu ferais mieux de revenir à Victorine.
La marchande désigna d’un signe de tête, le drapeau britannique qui flottait sur l’un des édifices surplombant la place. L’intendante se figea et vrilla son regard dans celui de l’autre. Tout comme les blancs, les métis de la colonie avaient fait bon accueil aux troupes britanniques. Nombre d’entre eux avaient possédé des esclaves, ce qui leur conférait un statut supérieur aux yeux des blancs. Ces mulâtres s’enorgueillissaient d’une peau plus claire, d’un nez plus droit et de cheveux moins crépus. On copiait la mise des femmes de planteurs, on singeait leur parler et leurs manières et on adoptait leurs prénoms. Quand un enfant naissait, la première question était : « De quelle couleur est l’enfant ? ». Donner naissance à des enfants à la peau claire effaçait la négritude. Met lèt nan kafe ou, mets du lait dans ton café, disait-on. Comme les blancs, les métis espéraient un retour à l’ordre ancien et le rétablissement de l’esclavage. Coumba considéra sa peau noir ébène. Elle en était fière. Le sang africain de ses ancêtres coulait pur dans ses veines.
– Par les temps qui courent, TU ferais mieux d’être prudente, Angeline. Quand Toussaint aura débarrassé l’île de ces mécréants, il ne fera pas bon être de ceux qui, trahissant leurs ancêtres, auront asservi leurs frères. Tu dois ta peau claire au blanc qui a violenté ta mère ou ta grand-mère. Est-ce là une raison d’être fière ? Un sang pollué coule dans tes veines. Tu singes les blancs dans l’espoir qu’ils t’accepteront, naïve que tu es ! Eux ne voient en toi qu’une bête de cirque. Tu as beau renier ta négritude, jamais tu ne seras assez blanche à leurs yeux. Tu ne vaux pas mieux que cette mule : mi-âne, mi-jument. Alors, cesse de me donner des leçons. Mon nom est Coumba !
Extrait 2: Le Moise noir
Nul ne savait qui était véritablement le Moïse noir. Certains disaient que c’était un esclave marron, d’autres que c’était un métis libre, d’autres enfin que c’était une femme. Sa tête était mise à prix. Les chasseurs d’esclaves rivalisaient d’astuce pour sa capture, jusque-là demeurée vaine. Les évasions avaient lieu dans la nuit du samedi au dimanche, ainsi la nouvelle ne paraissait pas dans les journaux avant le lundi matin. Le passage du Moïse était annoncé sous forme d’airs sifflés au cours du travail aux champs. Jamais les blancs ne soupçonnèrent quoi que ce soit. Je décidai que le moment était venu. Il ne fut pas aisé de convaincre Moussa qui craignait d’épouvantables représailles sur notre fils et sur moi. Je lui opposai que je ne voulais pas de cette vie d’enfer pour mon enfant et qu’en cas d’échec, je l’étranglerais de mes propres mains avant que ces bouchers ne s’emparent de lui. Il finit par accepter.
Le jour venu, je passai l’après-midi à Cap-Français où j’accompagnai ma maîtresse qui faisait la tournée des boutiques de mode. Moussa nous conduisit dans le phaéton. Absorbée par le plan de la fuite, je dus m’astreindre à paraître enjouée et insouciante en dépit de l’anxiété qui me nouait l’estomac. Une ou deux fois, ma maîtresse remarqua que j’étais bien songeuse. Je prétextai être inquiète au sujet du bébé qui souffrait de coliques. À notre retour, la jeune esclave chargée de surveiller le nourrisson m’accueillit en pleurs : le commandeur lui avait enlevé l’enfant qu’il avait décidé de faire dormir dans sa propre chambre, cette nuit-là. Une femme, nouvellement accouchée, l’allaiterait. Ma maîtresse eut beau protester avec véhémence, rien n’y fit. Il répondit que nous préparions une évasion et qu’elle n’était qu’une dupe. Accablée, je démentis ces accusations énergiquement et me résignai à accepter mon sort.
Le soir venu, à l’heure dite, je me présentai au lieu du rendez-vous. J’y trouvai un petit groupe d’esclaves anxieux à qui j’expliquai la situation.
– Je ne peux pas abandonner mon bébé, dis-je. Partez sans moi et que Dieu vous aide !
– Où se trouve le logis du commandeur ? questionna une voix dans l’ombre.
Je distinguai une silhouette sous les arbres. J’indiquai la location. La voix invisible demanda quelques précisions. Il y eut un silence, puis elle parla à nouveau.
– Retourne chercher ton compagnon et reviens m’attendre ici même.
La silhouette quitta l’ombre des frondaisons et se fondit dans la nuit, silencieuse comme un chat. Nul ne dit mot. Une terreur palpable étreignait les fugitifs. Je regagnai notre case à la hâte et enjoignis Moussa de me suivre. Il ne posa aucune question, il saisit sa machette et m’emboîta le pas. Nous trouvâmes le lieu déserté, mon cœur battit à tout rompre. L’attente se poursuivit dans un silence supplicié. Soudain, un murmure appela mon nom sous les arbres, on me déposa un petit corps mou dans les bras.
Nous prîmes la direction de la forêt. Nous cheminions à l’aveuglette, les pas dans celui de devant, trébuchant sur les racines, butant sur les pierres en saillie, écartant la branche qui nous cinglait le visage. Dans l’obscurité, l’ouïe devenait notre seul repère. Je serrais mon bébé étroitement contre moi. Moussa fermait la marche. Quand notre souffle se fit court, nous sûmes que la sente attaquait le versant. Nous nous élevions au-dessus de la plaine où s’étendaient les champs de cannes à sucre et les cultures de tabac où nous avions trimé. Cette vue nous fit redoubler d’efforts. Marcher, marcher plus vite, s’éloigner, mettre la plus grande distance possible entre ce lieu infernal et nous. Soudain, l’un de nous émit un cri. En bas naissait une agitation fébrile, un fourmillement de torches animait les ténèbres. De terrifiantes visions assaillirent nos esprits : visions d’ordres lancés, de chiens rassemblés, excités, visions d’esclaves tirés de leur sommeil sous des claquements de lanières. Notre fuite était découverte. Déjà une colonne se dirigeait vers la forêt, meute en tête, flairant nos traces. Ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’ils nous rattrapent.
– Suivez la sente ! ordonna la voix qui, rebroussant chemin, redescendit la file et disparut en aval.
– Je vous accompagne ! lança Moussa.
– Moi aussi ! firent écho d’autres hommes.
Je compris, le cœur brisé, que mon compagnon avait résolu de se sacrifier pour ralentir nos chasseurs et nous laisser une chance de gagner la liberté.
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